Bonjour,

Cela fait déjà un certain temps que j'écoute les mp3 de votre site, Miss Helium en tête, et un temps un peu moins certain que je lis les ebooks mis à disposition. C'est agréable de trouver des sites tels que Diogène dans un web de plus en plus soumis aux règles marchandes.

Je me suis dit que, dans un esprit de réciprocité, ma maigre contribution pouvait éventuellement distraire l'un ou l'autre lecteur. Bref, je vous envoie un nouvelle intitulée "Résonances". Elle vaut ce qu'elle veau mais cette tautologie bovine n'affecte en rien l'envie que j'ai de la partager avec vous, eux, les autres, le monde. (...)


Résonances de Zorn

Ca y est ! Ils remettent ça ! Tout va encore vibrer comme une carlingue de B-19 s’émiettant sous un tir de DCA. Comment peut-on encore appeler cela de la musique ? Du bruit, c’est du bruit ! Rien d’autre. J’ai connu des usines ayant un meilleur sens de la mélodie.

Oui, je sais : je vais encore passer pour le ronchopathe de service. Mais, tout de même, permettez-moi de m’offusquer. J’ai consacré beaucoup de temps au choix des options, certain de n’avoir rien laisser au hasard. J’aurais pu me contenter d’un forfait basique mais, trop alléchants sur catalogue, ils recèlent de nombreux vices cachés. D’aucuns prétendent que cela fait partie des charmes du séjour. Je suis loin d’en être convaincu.

La dernière fois, par exemple, j’avais pris une formule tout confort, un voyage dans un pays où la richesse, héritage d’une longue tradition culturelle, s’alliait avec une douceur de vivre toute méditerranéenne. J’étais hébergé dans une ferme tenue par une famille des plus sympathiques. Tout était parfait… jusqu’à ce qu’une guerre éclate ! Vous pensez bien que, dans ces conditions, je ne me suis pas éternisé.

Mon problème majeur réside dans l’adaptation aux us et coutumes. Ca aussi, ça m’ennuie. Avant, les choses me paraissaient simples, tout découlait de tout. Mais là, maintenant, ça devient abominable. Pour en revenir à ce déferlement de notes — si tant est que le vocable puisse toujours s’accorder à ce pilonnage de sons — je n’y ressens nulle part l’influence des grands compositeurs. Boum ! Boum ! Boum ! : ça se résume à ça. Quand je pense que je suis venu ici pour apprendre la musique…

J’ai toujours voulu jouer d’un instrument. Lorsqu’on m’a averti qu’une place était disponible, j’ai immédiatement proposé ma candidature. Mais j’étais à cent lieues d’imaginer ça. Comment devenir un grand musicien si je marine en pleine cacophonie ? Que faire sinon écrire des suites pour scies et marteaux-piqueurs, des canons pour batteries de cuisine et, pourquoi pas tant qu’on y est, des symphonies pour engins de chantier ? En définitive, je n’aurai jamais de génie que civil.

Depuis le temps que je voyage, on pourrait me croire blasé ou philosophe mais, malgré cela, je m’étonne toujours de la bêtise humaine. Et bête, il faut l’être à manger du foin pour trouver à se divertir dans un environnement sonore aussi agressif.

Certes, je ne les vois pas, mais je vous assure que les gens d’à côté dansent, rient et s’amusent sur fond de Tatoum Toum Tcha ! Non mais, est-ce que vous vous rendez compte de la pauvreté de cette phrase musicale : Tatoum Toum Tcha ? Et il n’y a rien d’autre. Pas une inflexion de plus. Exactement comme si la Cinquième se limitait aux Pom sans jamais s’intéresser aux autres fruits. Comme si Les Quatre Saisons n’en comportaient plus qu’une : la mousson.

Oh ! il s’en trouvera parmi les amateurs pour prétendre que ce bruit s’adresse davantage au corps qu’à l’esprit. L’argument est porteur : mon cerveau déteste. Quant à mon corps, il a surtout envie de donner des coups de pied dans la cloison, histoire de faire cesser le raffut.

Une voix féminine tente de couvrir le vacarme et annonce à qui peut l’entendre que j’ai l’air d’apprécier l’ambiance.

On ne se rend pas bien compte mais, d’ici, on entend tout. Les parois sont minces. La moindre conversation, le plus petit début de réponse, l’esquisse d’un phonème : rien n’échappe à mon oreille absolue. Et je ne vous parle pas de la résonance !

Pour le confort, je n’ai que des compliments. L’endroit est bien aménagé, assez douillet, très convivial. Le système de chauffage est ingénieux, non polluant, biodégradable. On ne veut pas s’en aller.

D’accord, ce n’est pas le grand luxe mais cela suffit pour quelques mois. Passé ce délai, le manque d’espace se fait cruellement sentir. Et puis, la nourriture aussi… Toujours la même tambouille, c’est lassant.

Et cette musique ! Grrr…

Non, si l’art délicat du squatte nécessite une indéniable symbiose, il arrive un moment où il faut se retirer avec panache. Je profite donc des circonstances pour mettre un terme à mon contrat de location. Je m’en vais.

Mes parents aussi, bien sûr. Ils n’ont pas le choix.

On marche jusqu’à la voiture. Le grondement des basses s’estompe peu à peu. Il était temps. Cette discothèque commençait à me donner mal au crâne. Quelle idée aussi de sortir en boîte enceinte jusqu’aux yeux ! Ah ça, je ne suis pas tombé sur des intellectuels.

Notez que je ne peux pas m’en plaindre. Lors d’une précédente réincarnation, j’avais souhaité partager l’existence d’un couple d’érudits. A première vue, ils avaient l’air fréquentable. Je ne me suis jamais autant ennuyer de toutes mes vies. Ils me punissaient en m’obligeant à recopier des pages entières de l’Atharvaveda. Je devais ensuite traduire le sanskrit en japonais et, bien sûr, appliquer les exercices de méditations recommandés par le texte. Du coup, la vie suivante, j’ai cherché la simplicité. Je suis revenu en fourmi. C’était agréable. Il y a un modèle social performant dans lequel l’individu s’installe sans se poser de question. Hélas, même dotée d’ailes, l’élévation de la fourmi n’a rien d’extraordinaire sur le plan spirituel. A part la modestie et l’humilité, on n’apprend pas grand-chose.

Remarquez, je m’attends déjà au pire avec les deux spécimens que je me coltine.

Au point où j’en suis, impossible de revenir en arrière. L’organisateur n’a prévu aucune clause de résiliation. Ne reste que la résignation. Une fois qu’on est embarqué dans l’aventure, il n’y a plus qu’à suivre le groupe, fermer sa gueule et dire merci. Certains adressent leurs plaintes à la direction. Pourtant, la démarche est réputée aléatoire. L’échange passe mal dans l’autre sens. Pour ça, ils ont de sérieux progrès à faire. Leur méthode de travail est demeurée la même depuis des lustres.

Puisque j’en parle, il semblerait que nous y soyons, en plein travail…

Encore quelques minutes puis la conscience de ce que j’ai été se diluera progressivement pour faire place à ce que je vais être.

Bien conçu, le système efface le souvenir traumatisant de la (re)naissance. Ainsi me faudra-t-il attendre de longues années avant de pouvoir à nouveau m’exprimer autrement qu’à travers des…

Ouaaaaaiiiiinnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnn !

— Quel organe ! s’étonna le médecin. Vous pourrez en faire un ténor.

Et je suis devenu chanteur… de Hard Rock !

Cette nouvelle est sous licence creative commons by-nc-nd 2.5


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