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Contes et nouvelles



CHATEAUBRIAND François René De


Atala 128.1 ko


extrait :

(...) Dans ce moment même, les crocodiles, aux approches du coucher du soleil, commençaient à faire entendre leurs rugissements. Atala me dit : " Quittons ces lieux. " J’entraînai la fille de Simaghan au pied des coteaux qui formaient des golfes de verdure en avançant leurs promontoires dans la savane. Tout était calme et superbe au désert. La cigogne criait sur son nid ; les bois retentissaient du chant monotone des cailles, du sifflement des perruches, du mugissement des bisons et du hennissement des cavales siminoles.

Notre promenade fut presque muette. Je marchais à côté d’Atala ; elle tenait le bout de la corde que je l’avais forcée de reprendre. Quelquefois nous versions des pleurs, quelquefois nous essayions de sourire. Un regard tantôt levé vers le ciel, tantôt attaché à la terre, une oreille attentive au chant de l’oiseau, un geste vers le soleil couchant, une main tendrement serrée, un sein tour à tour palpitant, tour à tour tranquille, les noms de Chactas et d’Atala doucement répétés par intervalles.... O première promenade de l’amour ! il faut que votre souvenir soit bien puissant, puisque après tant d’années d’infortune vous remuez encore le coeur du vieux Chactas !

Qu’ils sont incompréhensibles les mortels agités par des passions ! Je venais d’abandonner le généreux Lopez, je venais de m’exposer à tous les dangers pour être libre : dans un instant le regard d’une femme avait changé mes goûts, mes résolutions, mes pensées ! Oubliant mon pays, ma mère, ma cabane et la mort affreuse qui m’attendait, j’étais devenu indifférent à tout ce qui n’était pas Atala. Sans force pour m’élever à la raison de l’homme, j’étais retombé tout à coup dans une espèce d’enfance ; et loin de pouvoir rien faire pour me soustraire aux maux qui m’attendaient, j’aurais eu presque besoin qu’on s’occupât de mon sommeil et de ma nourriture. Ce fut donc vainement qu’après nos courses dans la savane, Atala, se jetant à mes genoux, m’invita de nouveau à la quitter. Je lui protestai que je retournerais seul au camp si elle refusait de me rattacher au pied de mon arbre. Elle fut obligée de me satisfaire, espérant me convaincre une autre fois.

Le lendemain de cette journée, qui décida du destin de ma vie, on s’arrêta dans une vallée, non loin de Cuscowilla, capitale des Siminoles. Ces Indiens, unis aux Muscogulges, forment avec eux la confédération des Creeks. La fille du pays des palmiers vint me trouver au milieu de la nuit. Elle me conduisit dans une grande forêt de pins, et renouvela ses prières pour m’engager à la fuite. Sans lui répondre, je pris sa main dans ma main, et je forçai cette biche altérée d’errer avec moi dans la forêt. La nuit était délicieuse. Le Génie des airs secouait sa chevelure bleue, embaumée de la senteur des pins, et l’on respirait la faible odeur d’ambre qu’exhalaient les crocodiles couchés sous les tamarins des fleuves. La lune brillait au milieu d’un azur sans tache, et sa lumière gris de perle descendait sur la cime indéterminée des forêts. Aucun bruit ne se faisait entendre, hors je ne sais quelle harmonie lointaine qui régnait dans la profondeur des bois : on eût dit que l’âme de la solitude soupirait dans toute l’étendue du désert. (...)


(JPG) CHATEAUBRIAND François René De (1768-1848), écrivain français.
Il passa sa jeunesse en Bretagne puis entama sans conviction une carrière militaire qu’il interrompit au moment de la révolution pour voyager en Amérique. Rentré en France, il publia des récits romanesques. Et fit un mariage d’argent puis rejoignit en Allemagne l’armée contre- révolutionnaire des Émigres. Les mémoires d’outre-tombe, son chef- d’œuvre, assura la liaison entre la méditation autobiographique de Rousseau et les grands thèmes de la sensibilité romantique furent publiés immédiatement après sa mort. Blessé, malade, il rejoignit l’Angleterre ou il passa sept années de difficile exil. Il fut nommé secrétaire d’ambassade à Rome et entreprit la rédaction d’une épopée chrétienne. En 1804, après l’assassinat du duc d’ Enghien, il s’embarqua avec sa famille pour l’Orient. Il visita la Grèce et la Turquie, Jérusalem. Il publia « les martyrs » à son retour. Chateaubriand revendiqua le droit à la poésie, droit qui lui permit en même temps de travestir quelquefois la vérité. Après de sombres années ou il fut révoqué et exilé, il fut grâcié et devint ministre des Affaires étrangères, puis chassé de nouveau. Il fut nommé ambassadeur à Rome, mais en désaccord avec la politique du roi, il donna sa démission. Après avoir participé avec la duchesse du Berry à un complot contre le roi, il fut emprisonné et abandonna sa vie politique. Sa santé déclinant, il mourut paralysé d’une fluxion de poitrine en 1848.



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