| Le capitaine Pamphile (1840). | 996.9 ko |
|---|
extrait :
“Introduction à l’aide de laquelle le lecteur fera
connaissance avec les principaux personnages de cette
histoire et l’auteur qui l’a écrite.
Je passais, en 1831, devant la porte de Chevet, lorsque
j’aperçus, dans la boutique, un Anglais qui tournait et retournait
en tous sens une tortue qu’il marchandait avec l’intention d’en
faire, aussitôt qu’elle serait devenue sa propriété, une turtle soup.
L’air de résignation profonde avec lequel le pauvre animal se
laissait examiner, sans même essayer de se soustraire en rentrant
dans son écaille, au regard cruellement gastronomique de son
ennemi, me toucha. Il me prit une envie soudaine de l’arracher à
la marmite, dans laquelle étaient déjà plongées ses pattes de
derrière ; j’entrai dans le magasin, où j’étais fort connu à cette
époque, et, faisant un signe de l’œil à madame Beauvais, je lui
demandai si elle m’avait conservé la tortue que j’avais retenue, la
veille, en passant.
Madame Beauvais me comprit avec cette soudaineté
d’intelligence qui distingue la classe marchande parisienne, et,
faisant glisser poliment la bête des mains du marchandeur, elle la
remit entre les miennes, en disant, avec un accent anglais très
prononcé, à notre insulaire, qui la regardait la bouche béante :
- Pardon, milord, la petite tortue, il être vendue à monsieur
depuis ce matin.
- Ah ! me dit en très bon français le milord improvisé, c’est à
vous, monsieur, qu’appartient cette charmante bête ?
- Yes, yes, milord, répondit madame Beauvais.
- Eh bien, monsieur, continua-t-il, vous avez là un petit
animal qui fera d’excellente soupe ; je n’ai qu’un regret, c’est qu’il
soit le seul de son espèce que possède en ce moment madame la
marchande.
- Nous have la espoir d’en recevoir d’autres demain matin,
répondit madame Beauvais.
Demain, il sera trop tard, répondit froidement l’Anglais ;
j’ai arrangé toutes mes affaires pour me brûler la cervelle cette
nuit, et je désirais, auparavant, manger une soupe à la tortue.
En disant ces mots, il me salua et sortit.
- Pardieu ! me dis-je après un moment de réflexion, c’est bien
le moins qu’un aussi galant homme se passe un dernier caprice.
Et je m’élançai hors du magasin en criant, comme madame
Beauvais :
- Milord ! milord !
Mais je ne savais pas où milord était passé ; il me fut
impossible de mettre la main dessus.
Je revins chez moi tout pensif : mon humanité envers une
bête était devenue une inhumanité envers un homme. La
singulière machine que ce monde, où l’on ne peut faire le bien de
l’un sans le mal de l’autre ! Je gagnai la rue de l’Université, je
montai mes trois étages, et je déposai mon acquisition sur le
tapis. (...)”
DUMAS Alexandre (1802-1870), écrivain français fils du Général Alexandre Davy de la Pailleterie.
Il fut élevé par sa mère seule et reçut une éducation plutôt médiocre. Après des études négligées, il travailla comme clerc chez un notaire et débuta la rédaction de pièces de théâtre avec son ami, le vicomte Adolphe Ribbing de Leuven. Ces premiers essais furent autant d’échecs. En 1823, il s’installa à Paris où il entra au service du Duc d’Orléans comme expéditionnaire et continua à écrire pour le théâtre et connut enfin le succès grâce à la représentation de Henri III et sa cour . Sa carrière de romancier se révéla d’une extraordinaire fécondité. Aidé de nombreux collaborateurs, il ne publia pas moins de quatre-vingt récits. Désireux d’adapter à la scène certains de ses romans, il fit bâtir à grands frais le Théâtre historique mais malgré l’enthousiasme du public, il fut contraint de cesser les représentations dès 1851 pour des raisons de budget. Après s’être lancé dans diverses opérations financières qui échouèrent les unes après les autres, il revint à Paris où il passa les dernières années de sa vie à la charge de son fils.
Ajouter un commentaire à ce texte 