| Le chevalier d’Harmental (1842). | 1.3 Mo |
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extrait :
“Le 22 mars de l’an de grâce 1718, jour de la mi-carême, un jeune
seigneur de haute mine, âgé de vingt-six à vingt-huit ans, monté sur
un beau cheval d’Espagne, se tenait, vers les huit heures du matin, à
l’extrémité du pont Neuf qui aboutit au quai de l’École. Il était si
droit et si ferme en selle, qu’on eût dit qu’il avait été placé là en
sentinelle par le lieutenant général de la police du royaume, messire
Voyer d’Argenson.
Après une demi-heure d’attente à peu près, pendant laquelle on
le vit plus d’une fois interroger des yeux avec impatience l’horloge
de la Samaritaine, son regard, errant jusque-là, parut s’arrêter avec
satisfaction sur un individu qui, débouchant de la place Dauphine,
fit demi-tour à droite et s’achemina de son côté.
Celui qui avait eu l’honneur d’attirer ainsi l’attention du jeune
cavalier était un grand gaillard de cinq pieds huit pouces, taillé en
pleine chair, portant au lieu de perruque une forêt de cheveux noirs
parsemée de quelques poils gris, vêtu d’un habit moitié bourgeois,
moitié militaire, orné d’un nœud d’épaule qui primitivement avait
été ponceau, et qui, à force d’être exposé à la pluie et au soleil, était
devenu jaune-orange. Il était, en outre, armé d’une longue épée
passée en verrouil, et qui lui battait formidablement le gras des
jambes ; enfin, il était coiffé d’un chapeau autrefois garni d’une
plume et d’un galon, et qu’en souvenir sans doute de sa splendeur
passée, son maître portait tellement incliné sur l’oreille gauche,
qu’il semblait ne pouvoir rester dans cette position que par un
miracle d’équilibre. Il y avait au reste dans la figure, dans la
démarche, dans le port, dans tout l’ensemble enfin de cet homme,
qui paraissait âgé de quarante-cinq à quarante-six ans, et qui
s’avançait tenant le haut du pavé, se dandinant sur la hanche,
frisant d’une main sa moustache et faisant de l’autre signe aux
voitures de passer au large, un tel caractère d’insolente insouciance,
que celui qui le suivait des yeux ne put s’empêcher de sourire et de
murmurer entre ses dents :
- Je crois que voilà mon affaire !
En conséquence de cette probabilité, le jeune seigneur marcha
droit au nouvel arrivant, avec l’intention visible de lui parler.
Celui ci,quoiqu’il ne connût aucunement le cavalier, voyant que c’était àlui qu’il paraissait avoir affaire, s’arrêta en face de la Samaritaine,
avança son pied droit à la troisième position, et attendit, une main à
son épée et l’autre à sa moustache, ce qu’avait à lui dire le
personnage qui venait ainsi à sa rencontre.(...)”
DUMAS Alexandre (1802-1870), écrivain français fils du Général Alexandre Davy de la Pailleterie.
Il fut élevé par sa mère seule et reçut une éducation plutôt médiocre. Après des études négligées, il travailla comme clerc chez un notaire et débuta la rédaction de pièces de théâtre avec son ami, le vicomte Adolphe Ribbing de Leuven. Ces premiers essais furent autant d’échecs. En 1823, il s’installa à Paris où il entra au service du Duc d’Orléans comme expéditionnaire et continua à écrire pour le théâtre et connut enfin le succès grâce à la représentation de Henri III et sa cour . Sa carrière de romancier se révéla d’une extraordinaire fécondité. Aidé de nombreux collaborateurs, il ne publia pas moins de quatre-vingt récits. Désireux d’adapter à la scène certains de ses romans, il fit bâtir à grands frais le Théâtre historique mais malgré l’enthousiasme du public, il fut contraint de cesser les représentations dès 1851 pour des raisons de budget. Après s’être lancé dans diverses opérations financières qui échouèrent les unes après les autres, il revint à Paris où il passa les dernières années de sa vie à la charge de son fils.
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