| L’unique et sa propriété | 770 ko |
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une vie humaine (extrait) :
“A partir du moment où il voit la lumière du monde, dans ce
désordre où il est jeté, au hasard, pêle-mêle avec les autres,
l’homme cherche à se retrouver et à entrer en possession de luimême.
Mais tout ce qui vient en contact avec l’enfant se dresse
contre cette tentative et affirme sa propre existence.
Or, comme toute chose tient à soi-même et tombe en même
temps en constante collision avec ce qui est autre, le Moi pour
s’affirmer doit inévitablement combattre.
Vaincre ou être vaincu, - entre ces deux alternatives oscille
le destin de la bataille. Le vainqueur devient le seigneur, le vaincu le
sujet ; l’un exerce la souveraineté et « les droits du souverain »,
l’autre remplit, craintif et respectueux, « les devoirs du sujet. »
Mais ils demeurent ennemis et s’observent : chacun guette les
faiblesses de l’autre, les enfants celles des parents, les parents
celles des enfants (leur crainte en est un exemple), ou bien c’est le
bâton qui a raison de l’homme, ou c’est l’homme qui a la victoire sur
le bâton.
Dans l’enfance, l’instinct d’affranchissement se manifeste par
la tentative d’aller au fond des choses et d’arriver à les connaître :
par suite, nous épions tous leurs points faibles - en cela les
enfants ont un instinct des plus sûrs - nous nous plaisons à
détruire, à fouiller toutes leurs cachettes, nous cherchons à
surprendre tout ce qui se dérobe, tout ce qui est voilé, nous
cherchons nous-mêmes dans tout. quand enfin nous avons
découvert, nous nous sentons sûrs de nous ; par exemple, quand
nous avons reconnu que les verges sont trop faibles contre notre
fierté, nous ne les craignons plus, nous sommes trop grands pour la
férule. »
Derrière la férule, plus puissante qu’elle, il y a notre fierté,
notre âme orgueilleuse. Nous venons aisément à bout de tout ce qui
nous apparaissait désagréable et inquiétant, du pouvoir sinistre et
redouté de la férule, de la mine sévère du père, etc., et derrière
tout, nous trouvons notre ataraxie, en d’autres termes notre
intrépidité, notre impavidité, notre force de réaction, notre
supériorité, notre obstination que rien ne peut briser. Ce qui nous
inspirait crainte et respect ne nous fait plus peur, nous avons pris
courage. Derrière toute chose nous trouvons notre courage, notre
supériorité ; derrière les ordres durs des supérieurs et des parents,
il y a le bon plaisir de notre fierté ou les ruses de notre prudence. Et
plus nous avons le sentiment de nous-mêmes, plus petit nous
apparaît ce qui d’abord nous semblait invincible. Or, qu’est-ce donc
que notre ruse, notre prudence, notre courage, notre fierté, qu’estce
que tout cela, sinon - l’Esprit ? (...)”
STIRNER Max (1806 - 1856), écrivain allemand de son vrai nom Johan Kaspar Schmidt.
Il naquit à Bayreuth d’une famille modeste, ne termina pas ses études et devint professeur pour jeunes filles de la bourgeoisie. Personnage à double vie, il sort de son stricte costume d’enseignant pour retrouver les révolutionnaires de la société des affranchis dans les bars la nuit où il fut plutôt spectateur qu’acteur. En 1843, ces pensées le mènent à écrire. L’unique et sa propriété, où il exprima toute sa pensée révolutionnaire, connut un immense succès qui s’estompa aussi vite qu’il était venu. Il connut des déboires et mourut oublié de tous dans la pauvreté.
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