| Regrets sur ma vieille robe de chambre. | 707.7 ko |
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extrait :
“Pourquoi ne l’avoir pas gardée ? Elle était faite à moi ;
j’étais fait à elle. Elle moulait tous les plis de mon corps sans
le gêner ; j’étais pittoresque et beau. L’autre, raide, empesée,
me mannequine. Il n’y avait aucun besoin auquel sa
complaisance ne se prêtât ; car l’indigence est presque
toujours officieuse. Un livre était-il couvert de poussière, un
de ses pans s’offrait à l’essuyer. L’encre épaissie refusait-elle
de couler de ma plume, elle présentait le flanc. On y voyait
tracés en longues raies noires les fréquents services qu’elle
m’avait rendus. Ces longues raies annonçaient le littérateur,
l’écrivain, l’homme qui travaille. A présent, j’ai l’air d’un
riche fainéant ; on ne sait qui je suis.
Sous son abri, je ne redoutais ni la maladresse d’un valet,
ni la mienne, ni les éclats du feu, ni la chute de l’eau. J’étais
le maître absolu de ma vieille robe de chambre ; je suis
devenu l’esclave de la nouvelle.
Le dragon qui surveillait la toison d’or ne fut pas plus
inquiet que moi. Le souci m’enveloppe.
Le vieillard passionné qui s’est livré, pieds et poings liés,
aux caprices, à la merci d’une jeune folle, dit depuis le matin
jusqu’au soir : Où est ma bonne, ma vieille gouvernante ?
Quel démon m’obsédait le jour que je la chassai pour celleci
! Puis il pleure, il soupire.
Je ne pleure pas, je ne soupire pas ; mais à chaque
instant je dis : Maudit soit celui qui inventa l’art de donner
du prix à l’étoffe commune en la teignant en écarlate !
Maudit soit le précieux vêtement que je révère ! Où est mon
ancien, mon humble, mon commode lambeau de calemande ? (...)”
DIDEROT Denis (1713- 1784), écrivain et philosophe français .
Il partit à Paris terminer ses études de théologie, puis renonçant à l’état ecclésiastique il entreprit des études de mathématiques, de langues anciennes et d’ anglais. À 28 ans il tomba amoureux mais son père s’opposa à ce qu’il l’épouse et le fit enfermer dans une abbaye pour qu’il revienne à la raison. Il réussit à s’échapper et se maria clandestinement. Il publia ses « pensées philosophiques », ouvrage condamné par le parlement pour son matérialisme et son athéisme. Sa lettre sur les aveugles lui valut un emprisonnement de quelques semaines. Cette expérience la marqua si fortement qu’il refusa ensuite à plusieurs reprises de publier certains de ses manuscrits. Déiste dans ses essais philosophiques antérieurs à 1750, puis matérialiste en lutte ouverte avec le christianisme, Diderot attend tout du progrès. Il a élaboré une oeuvre complexe, se montrant tour à tour théoricien du théâtre, romancier, critique d’art, essayiste, dramaturge. Il est à l’origine d’une esthétique qui consiste à mêler les genres littéraires.
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