| La grande bretêche | 35.1 ko |
|---|
extrait :
− A une centaine de pas environ de Vendôme, sur les bords du Loir, dit−il, il se trouve une vieille
maison brune, surmontée de toits très−élevés, et si complétement isolée qu’il n’existe à l’entour ni tannerie
puante ni méchante auberge, comme vous en voyez aux abords de presque toutes les petites villes. Devant ce
logis est un jardin donnant sur la rivière, et où les buis, autrefois ras qui dessinaient les allées, croissent
maintenant à leur fantaisie. Quelques saules, nés dans le Loir, ont rapidement poussé comme la haie de
clôture, et cachent à demi la maison. Les plantes que nous appelons mauvaises décorent de leur belle
végétation le talus de la rive. Les arbres fruitiers, négligés depuis dix ans, ne produisent plus de récolte, et
leurs rejetons forment des taillis. Les espaliers ressemblent à des charmilles. Les sentiers, sablés jadis, sont
remplis de pourpier ; mais, à vrai dire, il n’y a plus trace de sentier. Du haut de la montagne sur laquelle
pendent les ruines du vieux château des ducs de Vendôme, le seul endroit d’où l’oeil puisse plonger sur cet
enclos, on se dit que, dans un temps qu’il est difficile de déterminer ce coin de terre fit les délices de quelque
gentilhomme occupé de roses, de tulipiers, d’horticulture en un mot, mais surtout gourmand de bons fruits.
On aperçoit une tonnelle, ou plutôt les débris d’une tonnelle sous laquelle est encore une table que le temps
n’a pas entièrement dévorée. A l’aspect de ce jardin qui n’est plus, les joies négatives de la vie paisible dont on
jouit en province se devinent, comme on devine l’existence d’un bon négociant en lisant l’épitaphe de sa
tombe. Pour compléter les idées tristes et douces qui saisissent l’âme, un des murs offre un cadran solaire orné
de cette inscription bourgeoisement chrétienne : ULTIMAM COGITA ! Les toits de cette maison sont
horriblement dégradés, les persiennes sont toujours closes, les balcons sont couverts de nids d’hirondelles, les
portes restent constamment fermées. De hautes herbes ont dessiné par des lignes vertes les fentes des perrons,
les ferrures sont rouillées. La lune, le soleil, l’hiver, l’été, la neige ont creusé les bois, gauchi les planches,
rongé les peintures. Le morne silence qui règne là n’est troublé que par les oiseaux, les chats, les fouines, les
rats et les souris libres de trotter, de se battre, de se manger. Une invisible main a partout écrit le mot :
Mystère. (...)"
BALZAC Honoré De (1789-1850), écrivain français.
D’ abord clerc de notaire, il commence à écrire des romans d’aventures. Après des tentatives malheureuses dans le domaine de l’édition et de l’imprimerie, il revient à la littérature. Désormais sa vie est consacrée à un énorme travail dont sont issus près de cent ouvrages et la quasi totalité forme un ensemble appelé « la comédie humaine ». maître du roman dit « réaliste », doué d’une imagination et d’un sens de l’observation étonnants, visionnaire puissant, il a peint la passion, l’énergie, la prise de pouvoir, bref toute la société française de la première moitié du 19ème.
Ajouter un commentaire à ce texte 