Diogene éditions libres

 

Romans



BALZAC Honoré De


Eve et David 282.6 ko


extrait :

Le lendemain, Lucien fit viser son passe−port, acheta une canne de houx, prit, à la place de la rue d’Enfer, un coucou qui, moyennant dix sous, le mit à Lonjumeau. Pour première étape, il coucha dans l’écurie d’une ferme à deux lieues d’Arpajon. Quand il eut atteint Orléans, il se trouva déjà bien las et bien fatigué ; mais, pour trois francs, un batelier le descendit à Tours, et pendant le trajet il ne dépensa que deux francs pour sa nourriture. De Tours à Poitiers, Lucien marcha pendant cinq jours. Bien au delà de Poitiers, il ne possédait plus que cent sous, mais il rassembla pour continuer sa route un reste de force. Un jour, Lucien fut surpris par la nuit dans une plaine où il résolut de bivouaquer, quand, au fond d’un ravin, il aperçut une calèche montant une côte. A l’insu du postillon, des voyageurs et d’un valet de chambre placé sur le siége, il put se blottir derrière entre deux paquets, et s’endormit en se plaçant de manière à pouvoir résister aux cahots. Au matin, réveillé par le soleil qui lui frappait les yeux et par un bruit de voix, il reconnut Mansle, cette petite ville où, dix−huit mois auparavant, il était allé attendre madame de Bargeton, le coeur plein d’amour, d’espérance et de joie. Se voyant couvert de poussière, au milieu d’un cercle de curieux et de postillons, il comprit qu’il devait être l’objet d’une accusation ; il sauta sur ses pieds, et allait parler, quand deux voyageurs sortis de la calèche lui coupèrent la parole : il vit le nouveau préfet de la Charente, le comte Sixte du Châtelet et sa femme, Louise de Nègrepelisse. − Si nous avions su quel compagnon le hasard nous avait donné ! dit la comtesse. Montez avec nous, monsieur. Lucien salua froidement ce couple en lui jetant un regard à la fois humble et menaçant, il se perdit dans un chemin de traverse en avant de Mansle, afin de gagner une ferme où il pût déjeuner avec du pain et du lait, se reposer et délibérer en silence sur son avenir. Il avait encore trois francs. L’auteur des Marguerites, poussé par la fièvre, courut pendant long−temps ; il descendit le cours de la rivière en examinant la disposition des lieux qui devenaient de plus en plus pittoresques. Vers le milieu du jour, il atteignit à un endroit où la nappe d’eau, environnée de saules, formait une espèce de lac. Il s’arrêta pour contempler ce frais et touffu bocage dont la grâce champêtre agit sur son âme. (...)


(JPG) BALZAC Honoré De (1789-1850), écrivain français.

D’ abord clerc de notaire, il commence à écrire des romans d’aventures. Après des tentatives malheureuses dans le domaine de l’édition et de l’imprimerie, il revient à la littérature. Désormais sa vie est consacrée à un énorme travail dont sont issus près de cent ouvrages et la quasi totalité forme un ensemble appelé « la comédie humaine ». maître du roman dit « réaliste », doué d’une imagination et d’un sens de l’observation étonnants, visionnaire puissant, il a peint la passion, l’énergie, la prise de pouvoir, bref toute la société française de la première moitié du 19ème.



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